J’ai participé à un atelier d’écriture animé par Quentin Rioual, directeur artistique de la compagnie oaqi (Lorient, 56), codirecteur artistique de la Maison Germaine Tillion. Cette séance a eu lieu à l’Artothèque d’Hennebont, dans le cadre des rencontres photographiques, autour d’une exposition de Mouna Saboni « la mémoire comme des vagues ».
La consigne de l’atelier : choisir une des œuvres présentées, et écrire une lettre à l’artiste pour lui exprimer ce en quoi cette œuvre nous parle. (Temps d’écriture). Deuxième consigne : choisir une autre œuvre pour contrebalancer le propos. (Temps d’écriture). Dernière consigne, regarder l’exposition dans son ensemble avec un point de vue, pour conclure la lettre.
Voici donc ma lettre à Mouna Saboni
Je te dis « tu », même si on ne se connaît pas, parce qu’ici on va parler d’intime, de tripes, de souvenirs, de racines ; d’âme à âme. Alors pas de pincettes pas de fioritures, on rentre dans la matière, dans la poussière, dans le sable. On prend la même voiture déglinguée chargée à mort, pour retourner au pays. Retourner au pays, sur les traces de nos pères, de nos maris, de nos grands pères. Qui ne nous ont pas tout dit, ou qu’on a pas questionné assez.
Dans ton exposition, une photo se dévoile sous un papier peint en blanc partiellement arraché. C’est une photo recouverte que l’on a cherché à cacher. Ne surgissent que des fragments, des bribes, comme un souvenir grignoté par des trous de mémoire.
Dans ton cadre de bois, une photographie d’une voiture, un luxe pour l’époque. À l’intérieur, une famille heureuse et fière. Une certaine opulence que l’on tente maintenant de cacher par le recouvrement de peinture blanche ? Et c’est ce moment volé, cette image, qui m’a fait basculer dans ma propre histoire : mon passé d’arrière petite fille de pieds noir, que je découvre par bribes et fragments. Comme ton image exactement.
Je suis allée en Algérie, sans en savoir une goutte de ce passé caché. Et quand j’ai posé le pied sur ce sol, au premier pas, j’ai immédiatement compris que je rentrais chez moi. Alors j’ai cherché, j’ai cherché et je les ai retrouvé ces fragments : une minoterie à l’est d’Alger, une certaine prospérité, des photographies de mon grand père posant en costume chez un photographe renommé dans une belle avenue d’Alger. Mais de toutes ces années, de tous ces souvenirs, il ne reste rien de plus. Pas une adresse, pas une trace. Comme si, par honte on avait voulu effacer l’histoire. Mes parents sont morts, ils ne me parleront pas plus de ce passé « colonial ».
Voilà, cette photo recouverte avec cette peinture effritée, c’est le symbole parfait de mon histoire familiale. Alors je te remercie de l’avoir si bien évoquée. Ce passé a existé, on ne peut n’y s’en réjouir, ni le condamner complètement. Alors je retourne en Algérie. Je ne cherche pas de rue, pas de maison, tout a disparu. Je ne fais que fouler le sol de mes pas. Pas à Alger où le passé s’ est effacé car la modernité a tout recouvert. Non, je vais dans le sud, dans le désert immuable où les roches affleurent, où le sable recouvre ou dévoile au gré du vent.
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Il y a aussi cette autre œuvre, cette photo de désert blanc, immobile plateau entouré de falaises que tu as recouvert de mots, d’une façon si subtile, qu’il faut se rapprocher presque jusqu’à rentrer dans l’image pour s’en apercevoir. C’est ça, exactement ça que je cherche dans ce désert : ce même murmure. Le chuchotement discret du dialogue entre le monde arabe et moi. Le désert me parle, il me raconte ce que mes aïeux ont aimé ici. Il me dit qu’ici, j’ai ma place.
Je m’ éloigne de cette photo, je prends du recul, je contemple ton exposition dans son ensemble et je te pose une question : est-ce comme moi, tu te sens nulle part légitime ? Car c’est l’impression que me donne ton exposition. Tu couvres, recouvres, signes, contresignes, effaces, suggères, floutes, te décales, te dévoiles et te caches. Pas complètement d’ici et pas complètement d’ailleurs. Hybride ?
Alors si c’est le cas, saches que tu n’ es pas seule. Nous sommes des millions à ressentir ça.
Florence
À ta façon,
Gaston – mon grand père – ALGER